Cuba: Conférence de presse de Bruno Rodriguez et de John Kerry

Publié le par cubasifranceprovence

Secrétaire d’État des États-Unis, à l’Hôtel National, à La Havane, le 14 août 2015

Bonjour. Je m’excuse si vous avez dû attendre quelques minutes… Mais c’est un endroit merveilleux ! Nous n’avons pas pu résister à la tentation de regarder quelques photos, de visiter certaines salles

Auteur: Granma | internet@granma.cu

19 août 2015 16:08:22

Photo: Juvenal Balán

(Traduction de la version sténographique du Conseil d’État)

Bruno Rodriguez.- Bonjour. Je m’excuse si vous avez dû attendre quelques minutes… Mais c’est un endroit merveilleux ! Nous n’avons pas pu résister à la tentation de regarder quelques photos, de visiter certaines salles. J’ai été heureux d’accueillir le Secrétaire d’État John Kerry au ministère des Relations extérieures, à l’occasion de sa visite pour la cérémonie officielle de réouverture de l’ambassade des États-Unis d’Amérique à La Havane, qui a eu lieu dans la matinée d’aujourd’hui.

C’est aussi un plaisir de recevoir Madame Roberta Jacobson, et Monsieur l’ambassadeur DeLaurentis, chargé des affaires, dont nous avons apprécié l’effort dans ce processus.

Le Secrétaire d’État et moi-même nous sommes rencontrés une nouvelle fois, toujours dans un climat respectueux et constructif, et nous avons abordé les questions bilatérales d’intérêt, y compris les pas que nos deux pays doivent faire dans ce processus pour avancer vers la normalisation des relations, une fois franchie cette première étape axée sur les liens diplomatiques.

Les deux parties se sont accordées sur l’importance de trouver de nouveaux terrains d’entente, de consolider les mécanismes de coopération bilatérale déjà créés et d’en explorer ou en ouvrir d’autres dans diverses sphères comme l’environnement, la santé, la science, l’exécution et l’application de la loi, entre autres.

Dans le cadre de cette étape qui s’ouvre dans les liens entre les États-Unis et Cuba à la suite du rétablissement des relations diplomatiques et l’ouverture des deux ambassades, nous sommes convenus, aujourd’hui dans la matinée, de créer une commission bilatérale chargée de définir les questions qui devront être abordées dans l’immédiat, y compris les affaires en attente de solution, dont certaines très compliquées, qui se sont accumulées pendant plus de 50 ans.

Dans les prochaines semaines, les représentants de deux gouvernements devront procéder aux premiers échanges de travail afin de définir la façon d’avancer à travers cette commission.

Comme l’a déclaré le Secrétaire d’État John Kerry dans son discours d’aujourd’hui dans la matinée, nous avons en effet des conceptions différentes sur diverses questions, et de profondes différences. Par exemple, en ce qui concerne l’exercice de la souveraineté nationale, la démocratie, les droits de l’Homme, les modèles politiques et les relations entre les États, en particulier dans l’exercice du Droit international, et nous pouvons aussi avoir des différences dans notre interprétation de l’Histoire, y compris l’Histoire de la dernière moitié du 20e siècle.

Je veux dire par là qu’une fois engagé un dialogue bilatéral en matière de droits de l’Homme, et après nous être engagés à augmenter la coopération entre le gouvernement des États-Unis et celui de Cuba respectivement, avec des mécanismes universels, non sélectifs, non discriminatoires de l’Organisation des Nations Unies, nous sommes prêts à dialoguer sur n’importe lequel de ces sujets, conscients que pour certains d’entre eux il sera difficile de s’entendre. Mais je veux souligner que Cuba est très fière de son travail dans la garantie du plein exercice des droits humains indivisibles, interdépendants, universels ; des libertés civils et des droits politiques, économiques, sociaux et culturels dans des conditions d’égalité pour chaque Cubaine et chaque Cubain, et que nous souhaitons pour chaque citoyenne et citoyen de cette planète. Il est vrai que nous avons aussi des préoccupations en matière de droits humains aux États-Unis.

Cuba, par exemple, affiche taux d’adhésion élevé auprès des instruments internationaux des droits de l’Homme ; Cuba fait partie de la Convention des droits de l’enfant, ainsi que de la Convention contre la discrimination de la femme, les deux aux Nations Unies, car elle estime fondamental le principe d’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes, et s’oppose à toute discrimination de genre et de toute autre nature.

À Cuba il n’y a pas de faits de discrimination raciale ou de brutalité policière, de meurtres associés à ces problèmes, et le territoire où l’on pratique la torture et où des personnes sont détenues dans un vide juridique n’est pas sous la juridiction cubaine.

Nous sommes également prêts à discuter en toute franchise de la manière dont le respect du droit international humanitaire est appliqué dans les opérations militaires dans d’autres pays, de la question des pertes civiles, et nous avons aussi des préoccupations quant à la dégradation de certains systèmes politiques, la corruption de systèmes politiques ou de modèles électoraux, par exemple, à partir de l’existence d’intérêts spéciaux que, heureusement, l’on ne trouve pas dans les élections totalement participatives de notre pays.

À Cuba, nous avons de nombreux exemples en matière de respect et de jouissance des droits humains et, modestement, nous nous engageons ici à poursuivre notre coopération internationale pour tenter d’aider, dans la mesure des possibilités réduites d’un petit pays avec une économie soumise à un blocus, à continuer de contribuer à la mise en place d’actions en matière de politiques sociales dans des pays tiers, en particulier dans les domaines de l’éducation et de la santé, qui pour Cuba ne sont, en aucun cas, un commerce, mais des droits humains fondamentaux.

J’ai réitéré au Secrétaire d’État que, pour nous, la levée totale du blocus est essentielle pour avoir des relations normales avec les États-Unis, tout comme la restitution du territoire usurpé à notre pays de la Base navale dans la baie de Guantanamo. Nous estimons également nécessaire d’avancer sur les questions des compensations au peuple cubain, aux citoyennes et aux citoyens cubains, pour les dommages humains et économiques provoqués pendant plus de 50 ans. De même, nous exigeons le respect absolu de la souveraineté de Cuba et de nos affaires intérieures.

Nous apprécions que le président Obama se soit prononcé en faveur de la suppression de la politique de blocus, et qu’il continue d’adopter des mesures exécutives pour son démantèlement.

J’ai fait part une nouvelle fois au Secrétaire Kerry de la volonté de notre gouvernement de parvenir à une totale normalisation de nos relations avec les États-Unis, sur des bases de respect et d’égalité, sans empiéter sur l’indépendance et la souveraineté de Cuba et sans ingérence dans nos affaires intérieures, conformément aux volontés et aux principes de la Charte des Nations Unies, du Droit international et des principes que, Kerry, notre Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC) s’est dotée à travers la Proclamation de l’Amérique latine et de la Caraïbe comme Zone de paix, signée par tous les présidents et chefs de gouvernement, il y a deux ans, ici à La Havane.

Le plus important, c’est que je suis convaincu que malgré les différences entre nos gouvernements, qui ne vont évidemment pas disparaître, il est possible de construire des relations civilisées, respectueuses, fructueuses qui, selon mon avis, seront certainement différentes dans leur nature comparées à toutes celles de notre histoire précédente, de sorte qu’elles puissent se nourrir, s’enrichir des liens historiques, culturels et humains existants entre nos peuples.

Je suis d’avis que nous avons l’occasion d’élargir notre coopération dans différents secteurs d’intérêt et de bénéfice mutuels. Nous comptons pour ce faire sur le soutien de nos peuples et des pays de la région, et de la communauté internationale. Cuba a toujours été ouverte aux contacts et aux échanges avec le monde entier, et dans cet esprit nous souhaitons la bienvenue aux citoyens étasuniens désireux de connaître la réalité cubaine et avoir des contacts avec notre peuple. Ils pourront découvrir cet hôtel que nous avons admiré ensemble ces jours-ci, sa belle vue sur le Malecon havanais, le Castillo de los Tres reyes del Morro, le beau paysage de la mer bleue qui servait précisément aujourd’hui de toile de fond à la cérémonie de réouverture de l’ambassade des États-Unis.

Et nous souhaitons également la bienvenue aux entreprises étasuniennes désireuses de profiter des opportunités offertes par notre pays.

Monsieur le Secrétaire d’État, vous avez la parole.

John Kerry.- Bon, merci beaucoup Bruno, merci beaucoup, Monsieur le ministre, et très bonne après-midi à vous tous. Je crois que j’ai non seulement écouté le ministre des Affaires extérieures, mais aussi le ministre du Commerce, du Tourisme (rires), et évidemment, je suis heureux d’être ici à La Havane, et je vous dois une excuse pour le retard que nous avons pris. Il s’agit d’un hôtel historique et j’ai pris un moment pour jeter un coup d’œil aux salles alentours, où sont exposées les photos d’un nombre extraordinaire de dirigeants, de personnages célèbres des arts, du cinéma, venus à Cuba durant des décennies. C’est une grande histoire en réalité.

Comme chacun sait, nous vivons un moment historique. Aujourd’hui est un jour historique, ici à La Havane. Enfin, après plus de 54 ans, les États-Unis et Cuba ont rétabli les relations diplomatiques. Comme je l’ai signalé aujourd’hui, j’ai le privilège d’être le premier Secrétaire d’État à se rendre à Cuba depuis 1945. Je crois que la réunion je viens d’avoir avec M. le Ministre a rehaussé ce moment historique par son esprit coopératif et constructif, et je pense que les deux parties ont œuvré dans cet esprit dans la conception des possibilités qui émergent de cette journée.

Le rétablissement des relations diplomatiques et la réouverture de nos ambassades constituent des pas d’une importance décisive dans le long processus vers une pleine normalisation de nos relations bilatérales. Et vous avez entendu le ministre s’exprimer, avec certains détails, sur la manière dont nous espérons profiter au maximum de ce jour d’aujourd’hui pour pouvoir nous diriger entièrement vers une pleine normalisation.

Le ministre a signalé que cette normalisation dépendra, bien sûr, de la levée de l’embargo et d’autres éléments. Cette administration et le président Obama plaident déjà pour la levée de l’embargo. Nous pensons que c’est un point important. Lorsque nous avons convenu la normalisation avec le Vietnam, une des premières étapes fut la levée de l’embargo qu’avait décrété le président W. Bush avant le président Clinton. Ainsi, nous espérons dans les prochains jours pouvoir établir une feuille de route pour franchir les pas nécessaires et passer à l’étape suivante. Je suis persuadé que les propositions dont nous parlons aujourd’hui aideront à avancer, à progresser dans cette relation.

Avant tout, la reprise des activités dans nos ambassades permettra au gouvernement des États-Unis d’être ponctuellement et régulièrement en contact avec le gouvernement cubain. De fait, aujourd’hui nous nous sommes mis d’accord sur les prochaines étapes. Bruno vient d’annoncer la création de ce comité bilatéral, un mécanisme que nous utiliserons pour nous assurer qu’il y a un passage, un chemin diplomatique que nous suivrons. Ce que nous voulons faire, c’est pouvoir nous réunir presque immédiatement dans la première ou la deuxième semaine de septembre. Une délégation viendra et nous commencerons le processus pour traiter et résoudre une série de questions. J’ai confiance en l’idée que la journée d’aujourd’hui marquera le début d’une occasion pour les diplomates cubains à Washington D.C,.et les diplomates nord-américains à La Havane, d’avoir des contacts plus importants avec les peuples de nos pays, et que les diplomates nord-américains et cubains pourront partager leurs opinions, connaître tous les domaines de la société dans le pays où ils sont accrédités. Et cela a tout son sens ; mais il n’existe personne qui croit davantage en la validité de ses idées et qui puisse craindre, cependant, les idées d’autres peuples.

J’aimerais que ceci soit clair, et je crois l’avoir dit aujourd’hui : la normalisation des relations n’est pas une faveur accordée à un pays ou à un autre, c’est quelque chose que nous accomplissons ensemble, parce que les deux capitales, les deux peuples ont décidé que nous pouvons bénéficier de la relation en tant que personnes et des contacts de peuple à peuple, qui augmentent. Nous estimons que le normalisation contribuera à favoriser un meilleur essor pour nos peuples, qu’elle aidera la population cubaine à faire partie de l’économie globale, lui permettra d’obtenir un meil-leur commerce, de se déplacer, de voyager, d’améliorer sa vie, et, par conséquent, d’améliorer ses conditions de vie en général.

Elle permettra aussi aux citoyens des États-Unis, y compris aux étudiants, au secteur privé, d’en savoir davantage sur ce pays, d’établir des contacts, de nouer des amitiés qui perdureront, nous l’espérons, toute une vie. Les États-Unis et Cuba, aujourd’hui lors de notre réunion, se sont engagés à aller de l’avant dans le cadre de cette volonté partagée qui nous a amenés à ouvrir nos ambassades. C’est cette même volonté et cette même détermination qui nous mèneront à la normalisation.

Le ministre et moi-même, —je répéterai certaines choses qu’il a déjà dites— avons évoqué certains sujets de préoccupations. Nous avons parlé des droits de l’Homme – il s’est exprimé assez longuement sur ce sujet ; de la sécurité maritime, du trafic de drogue, de la traite des êtres humains, etc. Nous avons convenu de créer ce mécanisme non seulement pour parler de la relation mais aussi pour commencer réellement à adopter des décisions nécessaires à la maturation de cette relation. Nous examinerons notre programme commun, nous aborderons une série de sujets, au-delà de ceux que j’ai mentionnés : l’aviation civile, une d’entre elles ; une demande : la compensation des deux parties, bien sûr, non seulement d’un côté, et ce sont des choses que nous devons voir, qu’il faut examiner, nous devons établir un processus. Le chemin vers la pleine normalisation ne sera pas toujours facile, les deux parties en sont conscientes, mais j’ai confiance que la réouverture des ambassades permettra de faciliter les choses pour que nos diplomates puissent travailler dès maintenant à ces questions difficiles. Je ne doute pas que nous allons arriver à une entente réciproque.

La normalisation entre les États-Unis et Cuba supprimera une source d’irritation et de division sur cet hémisphère. Lors de mon voyage au Panama, j’ai entendu de nombreux pays dire, après l’annonce du président, qu’ils étaient très contents car enfin les États-Unis et Cuba allaient renouer leur relation, et ils voulaient tous nous encourager et nous soutenir dans cet effort. C’est quelque chose qui nous intéresse au niveau continental dans le sens que tous les pays, depuis le Chili jusqu’au Canada, pourront avancer dans leurs programmes communs pour leurs citoyens. C’est un programme permettra de sortir les gens de la pauvreté, de sauvegarder la santé, de combattre le crime et qui créera une sécurité énergétique durable, contribuera à la promotion des droits de l’Homme et dotera nos jeunes des connaissances et des compétences nécessaires dans un monde moderne, leur permettra de réussir, de vivre des vies pleines et de réaliser leurs objectifs et leurs aspirations.

Aujourd’hui, avec notre cérémonie à l’ambassade, nous avons franchi un cap important, c’est un pas important, et nous sommes résolus à continuer d’aller de l’avant, animés de la foi des peuples des deux pays, vers une ère nouvelle et stimulante pour tous.

Merci beaucoup, Bruno, pour votre chaleureuse bienvenue, c’est un plaisir d’être de nouveau à La Havane. J’ai pu admirer la beauté de cette ville, et après ce nouveau séjour, je peux vous dire qu’el-le va devenir une des plus grandes destinations touristiques. Les gens vont vouloir venir dans ce pays, et selon moi, plus vite nous pourrons arriver à la normalisation, mieux ce sera.

Merci beaucoup.

Modérateur.- La première question est pour Reuters.

Journaliste (Reuters).- Merci beaucoup.

M. le Secrétaire d’État, cette administration envisage-t-elle d’autres pas administratifs en vue d’une meilleure normalisation ? Êtes-vous inquiets de ne pas pouvoir bouger assez vite pour parvenir à une normalisation et que le prochain président puisse défaire tout ce que vous avez construit ? Existe-t-il une préoccupation de la part de Cuba que plus ce processus tardera, plus le danger sera grand, car l’année prochaine les États-Unis entreront dans une nouvelle atmosphère politique ?

John Kerry.- Je vous réponds. Aujourd’hui nous avons dit que nous allions examiner certains des pas qui pourraient être franchis, et nous allons évaluer absolument toutes les possibilités dans le cadre d’un processus réciproque et mutuel.

Comme je l’ai signalé dans mes commentaires lors de la cérémonie à l’ambassade, l’embargo est un chemin à double voie, si bien que nos discussions d’aujourd’hui ont été très encourageantes, car nous allons pouvoir faire des progrès dans une série de domaines, comme le trafic d’être humains, les échanges concernant l’application de la loi, les demandes de compensation, les questions liées à la santé, à l’aviation civile, à la sécurité maritime… Il existe toute une gamme de sujets où une petite dose de sens commun peut apporter une série d’options nous permettant de travailler, si nous le faisons d’une manière efficace.

Je n’imagine pas qu’un autre président démocrate ou républicain puisse tout jeter à la poubelle. Je ne le crois pas et je ne le souhaite pas. Je pense que les gens comprennent que depuis 54 ans nous avons mené une politique qui nous isolait, qui ne changeait pas le monde, et je crois que nous devons admettre cette réalité, comme l’a signalé le président Obama lorsqu’il a fait l’annonce. Quand on creuse un trou dans lequel on s’enfonce, il faut arrêter de creuser et sortir du trou. C’est ce que nous faisons. Je pense que ce sera un pas important et j’ai bon espoir que nous pourrons faire des progrès.

Je ne veux pas pécher par excès d’enthousiasme. Nous savons tous qu’il y aura de petits obstacles, des divergences, car il y en a. Cependant, nous avons appris, durant toutes ces décennies où nous avons traité avec des gens qui pensent différemment de nous, qu’il y a des moyens de se frayer un chemin vers l’avant et trouver des bénéfices et des avantages pour nos deux pays et nos citoyens. J’ai bon espoir que nous puissions le faire ici également.

Modérateur.- La deuxième question est pour Andrea Rodriguez, de l’AP.

Andrea Rodriguez (AP).- Bonjour, Ministre.

Messieurs, ces jours-ci nous avons eu deux belles cérémonies, et nous avons aussi entendu les demandes des deux parties. Sans aller plus loin, le Secrétaire d’État Kerry a déclaré que Cuba serait mieux servie par une véritable démocratie. J’aimerais entendre vos commentaires à ce sujet, savoir si cette question sera au centre des travaux de ces commissions et quelles sont d’après vous les perspectives d’avenir de ces commissions qui vont être créées. Merci.

Bruno Rodriguez.- J’estime que nous devons travailler activement pour construire une confiance mutuelle et développer les contacts dans les domaines où nous avons des visions proches ou qui peuvent être rapprochées, et en même temps discuter d’une manière respectueuse sur nos différences respectives.

Dans certains domaines, il est vrai que nos divergences sont profondes, cependant je peux affirmer que certains de ces sujets font l’objet d’un débat international intense. Par exemple, certains modèles politiques électoraux de pays industrialisés qui semblaient apparaître comme uniques sont entrés dans une très grave crise, y compris en Europe.

Les États ont besoins de développer leurs liens dans le respect du Droit international avec des peuples qui ont décidé, dans l’exercice de leur autodétermination, de leur destin national, conformément à leur propre culture, à leur niveau de développement.

Je me sens très à l’aise avec la démocratie cubaine, qui a elle aussi des choses perfectibles, ce à quoi nous travaillons activement aujourd’hui à partir des processus liés à la mise à jour de notre modèle économique et social socialiste.

Je peux affirmer que c’est un sujet sur lequel nous sommes prêts à discuter, sur des bases absolument réciproques et d’égalité souveraine, et sur lequel nous avons beaucoup de choses à dire, de préoccupations à partager, comme la promotion de la coopération internationale pour résoudre des problèmes associés au domaine des droits politiques et aux libertés civiles qui, à notre avis, doivent être garantis de la même manière que le droit à l’alimentation, le droit à l‘égalité des genres, le droit à la vie, le droit à l’éducation et à la santé. De sorte que c’est un sujet sur lequel nous sommes prêts à discuter. De fait, nous avons déjà entamé un dialogue en la matière qui, je l’espère, continuera à l’avenir.

Mini Whitefield (Miami Herald).- Secrétaire Kerry, le Département d’État a annoncé qu’il ne prévoit pas de changements dans la Loi d’ajustement cubain. Il s’est également prononcé pour une migration sûre et organisée. Comment réconcilier tout cela avec la migration d’un pays à l’autre ?

Et M. le Ministre, pensez-vous que cette Loi d’ajustement et cette de l’aller-retour peuvent fait l’objet de discussions futures avec les États-Unis ?

Et deuxièmement, Ministre Rodriguez, Cuba approuve-t-elle le concept de la compensation des propriétés étasuniennes expropriées ?

John Kerry.- J’aimerais signaler très brièvement que la politique des États-Unis est d’appuyer une migration sûre, légale, organisée depuis Cuba vers les États-Unis. Nous l’appuyons et nous appuyons la mise en place d’accords migratoires avec Cuba, et dans l’immédiat, il n’y a aucun projet de modifier les politiques migratoires, y compris la Loi d’ajustement, et nous n’avons aucune intention de modifier la politique dans ce domaine.

Autrement dit, nous pouvons nous asseoir avec nos homologues et utiliser ce comité, comme vous l’avez décrit, pour examiner n’importe quelle question. Nous écouterons très attentivement et nous travaillerons sur les choses qui aideront à faire progresser les relations en faveur du bien-être des citoyens des deux pays.

Bruno Rodríguez.- La question migratoire est d’une grande complexité dans les circonstances actuelles.

Chacun connaît la situation dramatique des vagues migratoires qui fuient la pauvreté et les conséquences des conflits militaires, de guerres déclenchées, heureusement pas dans la région de l’Amérique latine et des Caraïbes, qui ne connaît pas de situations graves comme des conflits entre États ou des conflits internes.

Mais nous avons encore dans notre région de très sérieuses préoccupations quant aux processus migratoires en provenance de pays, par exemple, de la région de l’Amérique centrale, qui touchent des milliers de enfants en bas âge, y compris de pays voisins des États-Unis.

Les relations migratoires entre les États-Unis et Cuba, qui sont apparues très tôt, dès le 19e siècle, et même avant, ne devraient pas être politisées, elles devraient être totalement normales. Nous nous sommes mis d’accord pour encourager une migration sûre et ordonnée entre les deux pays, ainsi que sur l’évaluation des dangers, des risques, et sur la nécessité d’établir une coopération internationale et bilatérale contre le trafic, la traite de personnes et autres situations associées au crime international organisé.

Nous estimons que les accords migratoires en vigueur entre les États-Unis et Cuba doivent être appliqués scrupuleusement, que toute politique ou action pratique qui ne répondrait pas au langage et à l’esprit des accords doit être abolie.

Je peux réitérer la disposition de notre pays à poursuivre les conversations dans ce domaine, dans le domaine migratoire et en général dans celui en rapport avec le flux de personnes, que nous considérons comme un droit humain. Les migrants doivent être traités dans le strict respect de leurs droits, de manière humanitaire, cultivée, et dans le même temps j’estime que les Cubains, qui peuvent voyager en toute liberté, émigrer, etc., seraient également heureux de recevoir dans notre pays les touristes, les voyageurs des États-Unis, de sorte que les contacts et les liens entre nos deux peuples puissent s’intensifier.

Nous estimons que la liberté du droit de voyager est également un droit humain fondamental.

Médiateur.-. Je donne la parole au journaliste Sergio Gomez, du journal Granma.

Sergio Gomez, (Granma).-. Ma première question s’adresse au Secrétaire Kerry. Vous avez parlé d’une feuille de route qui sera définie par les deux pays, mais j’aimerais savoir si l’administration d’Obama a la volonté de continuer d’avancer sur les questions substantielles de la relation bilatérale, comme la restitution de la Base navale de Guantanamo, la fin des transmissions illégales de radio et de télévision, l’arrêt du financement des programmes de changement de systèmes ou de programmes subversifs, ici même à Cuba, et dans le cadre du blocus, même si nous savons que la question du blocus relève du Congrès… J’aimerais savoir si le président Obama usera de ses pouvoirs exécutifs pour continuer de changer le rôle et la mise en œuvre de cette politique afin de la vider de son contenu.

Ma deuxième question s’adresse au ministre Bruno : l’Amérique latine vit un moment crucial de son Histoire, vous avez mentionné la déclaration de l’Amérique comme Zone de paix, une recherche de l’unité au sein de la diversité. Comment ce processus entre Cuba et les États-Unis s’insère-t-il dans cette réalité, et comment pourrait-il contribuer aux aspirations de l’Amérique latine d’aujourd’hui ?

John Kerry.-. Comme le ministre et moi-même l’avons signalé, il continuera d’exister des questions sur lesquelles nous serons en désaccord, ou peut-être des questions qui ne sont pas prêtes au niveau de la transition ou de la transformation.

En ce moment, nous faisons un grand pas en avant. Le mouvement vers la normalisation est un programme vaste, et Bruno l’a réitéré, c’est-à-dire qu’il y a certaines expectatives de Cuba par rapport à sa signification et, bien entendu, cela exige de faire face à certaines questions. Cela ne va pas pouvoir se faire du jour au lendemain, ou dans un mois ; nous devons faire face, petit à petit, à certaines des choses moins provocantes, moins compliquées et plus accessibles.

Donc, Il est très clair que nous allons commencer à régler les questions de cette feuille de route sur lesquelles nous pouvons nous entendre afin de progresser. Ce qui ne veut pas dire que les autres questions ne vont pas être discutées, quant il n’y aura aucun projet pour changer la relation avec Guantanamo, la situation de Guantanamo, mais pour l’instant ce projet n’existe pas, nous n’allons pas le faire ; mais dans la mesure où nous avançons sur cette voie et que la relation changera, qui sait avec le temps si ces questions vont pouvoir être mises ne œuvre, je l’ignore. Ce sujet n’est pas sur la table aujourd’hui, mais il est clair que le président s’active en faveur de la levée de l’embargo, et cela serait une transformation énorme, et je crois que ce serait d’un immense intérêt pour Cuba, et je pense que Cuba attend cette étape.

Nous sommes donc devant un univers de possibilités qui nous permettent d’opérer sans nous inquiéter excessivement de choses plus compliquées et difficiles ; allons lentement, agissons stratégiquement, construisons la confiance, obtenons certains résultats. Nous allons voir comment évoluent les choses et nous espérons pouvoir jeter les bases pour que les gens voient la nécessité de lever l’embargo. Je crois que c’est un des objectifs que nous partageons, et pour atteindre ce but il nous faudra faire des progrès sur la feuille de route.

Bruno Rodriguez.-. Les lois cubaines prévoient la compensation des personnes dont les propriétés furent nationalisées dans les années 70, et tous les propriétaires ont été indemnisés jusqu’alors, à l’exception des citoyens nord-américains suite aux circonstances qui ont alors surgi dans les relations bilatérales.

Je rappelle que les lois cubaines prévoient ces compensations, qui devront nécessairement entrer dans un processus mutuel de négociation qui tienne compte des compensations prononcées par les tribunaux cubains par rapport aux énormes dommages humains et économiques résultant des mêmes affaires qui ont empêché de procéder aux compensations à cette époque. Il me semble que pour l’Amérique latine et la Caraïbe, n’importe quel progrès dans la relation bilatérale entre les États-Unis et Cuba sera, à n’en pas douter, bénéfique pour les intérêts mutuels, aussi bien pour notre Amérique que pour les intérêts nationaux, les intérêts des citoyennes et des citoyens des États-Unis. Il me semble qu’il ouvrira même les opportunités pour le développement de meilleures et plus profondes relations, d’actions de coopération, de meilleurs liens dans tous les domaines entre les États-Unis et l’Amérique latine et la Caraïbe. Il contribuera à résoudre un des plus grands problèmes dans l’hémisphère occidental et créera les conditions pour augmenter la coopération sur le continent dans des domaines aussi importants que celui de la prévention des maladies transmissibles ou autres, pour lesquelles il y a déjà eu de premières expériences.

Il me semble que l’Amérique latine et la Caraïbe considèrent comme une revendication régionale le retour de Cuba aux Sommets des Amériques et les changements que le président Obama a annoncés dans la politique des États-Unis vis-à-vis de Cuba.

Je rappelle, à l’instar de Monsieur le Secrétaire d’État Kerry, les déclarations de notre région lors du dernier Sommet des Amériques au Panama, reconnaissant ce fait, exprimant leur reconnaissance aux gouvernements des États-Unis et de Cuba pour les étapes franchies jusqu’à présent et porteuses d’un immense espoir de voir se résoudre les faits réels, substantiels permettant d’avancer vers la normalisation des relations entre les deux États. J’aimerais remercier la présence de Monsieur le Secrétaire d’État, lui réitérer notre bienvenue à La Havane, et notre satisfaction pour la réouverture des deux ambassades et de constater que les conditions pour traiter les questions fondamentales pour le bien-être de deux peuples et pays. À vous tous, je tiens à vous remercier pour votre présence à Cuba et dans cette salle.

Merci beaucoup. (Applaudissements)

http://fr.granma.cu/cuba/2015-08-19/conference-de-presse-de-bruno-rodriguez-parilla-ministre-cubain-des-relations-exterieures-et-de-john-kerry-secretaire-detat-des-etats-unis-a-lhotel-national-a-la-havane-le-14-aout-2015