CRISE DES MISSILES 20: LA REPONSE DE LA REVOLUTION

Publié le par cubasifranceprovence

Ruben G.Jimenez Gomez

 

Dans la nuit du 23 octobre 1962, le Commandant en Chef Fidel Castro apparut à la radio et à la télévision pour réfuter les déclarations faites par le président nord-américain, la veille.

 

Le leader cubain réfuta un à un les arguments utilisés par Kennedy pour instaurer le blocus et dénonça les transgressions des normes de cohabitation entre les nations commises de façon réitérée par les Etats-Unis, comme c'était le cas de la violation fréquente des espaces aériens et navals cubains. De plus, entre autres choses, il mit en avant les suivantes :

 

« Pourquoi la situation s'est-elle aggravée, pourquoi est-elle devenue critique? Simplement parce que les Etats-Unis ont échoué dans toutes leurs tentatives contre nous, jusqu'à présent. »

 

« Qu'avons-nous fait ? Nous défendre (…) Ou les impérialistes prétendent-ils que depuis la première hostilité qu'ils ont engagée contre nous, la première action, ils allaient avoir un peuple soumis, un Gouvernement soumis, une légion de Révolutionnaires levant le drapeau blanc ? (…) Ce que nous fîmes, ce fut de nous défendre. Et s'ils prennent mesures après mesures contre nous, nous, nous en prenons d'autres. »

 

« Ce fut eux qui décrétèrent cette politique d'agression, d'inimitié envers nous, la rupture des relations avec notre pays. Ce furent eux. S'ils ont échoué, c'est leur faute. Ce n'est pas la nôtre. »

 

« Notre position sur les armes est clairement définie. Nous, nous achetons les armes dont nous avons envie pour notre défense et nous prenons les mesures que nous considérons nécessaires pour notre défense. C'est cela, que nous avons fait (…) Qui a dit que nous, nous avons des comptes à rendre aux impérialistes , aux agresseurs, des mesures et des armes que nous avons?

 

Aucune de nos armes n'est offensive, comme cela ne l'a pas été jusqu'à maintenant. Pourquoi ? Parce que nous n'avons jamais eu d'intentions agressives contre personne (…) Jamais nous ne serons des agresseurs. Jamais, nous ne serons des offenseurs. A cause de cela, nos armes ne seront jamais offensives. »

 

« Bien sûr, nous, nous rejetons formellement toute tentative de contrôle, toute tentative d'inspection de notre pays. Personne n'inspecte notre pays (…) Jamais, nous ne renoncerons à la prérogative souveraine que, à l'intérieur de nos frontières, c'est nous qui décidons et c'est nous qui nous inspectons, et personne d'autre (…)

 

Quiconque tente d'inspecter Cuba doit savoir qu'il doit venir pour se battre! Ceci est notre réponse finale aux illusions, aux propositions de réaliser des inspections sur notre territoire. »

 

Ce monsieur prétend que nous, nous nous désarmions. Nous regrettons beaucoup de lui dire que ses espoirs seront déçus, car ni maintenant ni jamais nous ne nous désarmerons, alors que persiste la politique d'agressivité et d'hostilité des Etats-Unis envers nous. »

 

« Ils pourront fouiller les archives et ce qu'ils voudront, et sauf dans l'histoire de la piraterie, ils ne trouveront pas de précédents de cela, nulle part. Un acte de guerre en période de paix ! Messieurs, cela est du yankee pur jus (…) Dans l'histoire du fascisme, ils peuvent trouver des précédents de tous ces actes. »

 

Mercredi 24 octobre.

 

Tôt dans la matinée, il y eut une réunion au poste principal de commandement des FAR, dans laquelle on conclut que, pour réaliser une invasion, l'ennemi utiliserait 5 ou 6 divisions dont le déplacement demanderait 120 à 130 bateaux de transport et au moins 6 jours de préparation. A ce moment-là, il n'y avait pas d'indice que cela devait arriver immédiatement, et l'augmentation du trafic des communications qui serait nécessaire, ainsi que les bateaux et les avions qui y prendraient part seraient détectés rapidement. On pensait que l'attaque aérienne était l'action la plus probable.

 

On apprit aussi que, selon les calculs, les avions de combat cubains disposaient de combustible et de munitions pour 20 jours d'action, à raison de 4 missions par jour. Le Commandant en Chef Fidel Castro indiqua que les batteries antiaériennes de réserve devaient être capables de manoeuvrer n'importe où quand ce serait nécessaire.

 

Pendant ce temps, à l'aérodrome de Santa Clara, on reçut l'ordre de déconcentrer le régiment aérien de chasse soviétique, équipé avec les avions MIG-21 F13. La troisième escadrille manoeuvra jusqu'à l'aérodrome de Camagüey et la seconde jusqu'à celui de San Antonio los Baños, dans la province de La Havane. A Santa Clara, restaient l'état major du régiment et la première escadrille.

 

Ce jour-là, également tôt dans la matinée, avant que soit en place la « quarantaine », McNamara se rendit dans la salle d'où on contrôlait la position des bateaux qui se dirigeaient vers Cuba. Là, il eut une conversation tendue avec l'amiral Anderson, à la suite de laquelle il lui indiqua qu'aucun coup de feu ne serait tiré sans son autorisation expresse, car ceci n'était pas un simple blocus, mais une forme de communication entre Kennedy et Khroutchëv ; qu'on ne pouvait appliquer aucune sorte de mesure de force sans sa permission et que celle-ci ne serait pas donnée sans en avoir discuté avec le Président.

 

Avant l'heure de début de la « quarantaine », le Commando Aérien Stratégique passa en situation de DEFCON 2. Cette augmentation de la disposition de combat signifiait que le personnel devait être disponible 24 heures sur 24 ; on rappelait les permissionnaires et on ne donnait pas de nouvelles permissions. Les maintenances et les entraînements non essentiels furent suspendus. Les éléments de combat et les unités de soutien commencèrent les préparatifs réels de combat. Les commandements restants se maintinrent en DEFCON 3 mais prêts à passer en DEFCON 2 si on leur en donnait l'ordre. Cette journée termina, de plus, la dispersion des bombardiers B-7 sur 40 aéroports civils.

 

Le Département d'Etat demanda une réponse urgente à l'Ambassadeur en Turquie sur les conséquences politiques du retrait des missiles Jupiter, en leur substituant la présence d'un sous-marin avec missiles Polaris dans la zone ou d'autres mesures significatives de l'OTAN, comme forces nucléaires multilatérales envisagées.

 

On reçut, de plus, un télégramme de l'Ambassade de Moscou avec la nouvelle de la rencontre entre Khroutchëv et l'homme chargé de négocier pour les Etats-Unis, William Knox : le Premier Ministre Soviétique critiqua la « quarantaine » et menaça de couler les bateaux nord-américains si les transports soviétiques étaient arrêtés. Il dit que les Etats-Unis devaient apprendre à vivre avec les missiles soviétiques à Cuba, comme l'URSS a appris à vivre avec les missiles nord-américains en Turquie. Khroutchëv assura également que les missiles de moyenne portée et les missiles antiaériens à Cuba étaient sous strict contrôle soviétique et proposa vaguement de convoquer un sommet.

 

A 10 heures du matin, heure de Washington, la « quarantaine » proclamée la veille, entra en vigueur. A cette même heure commença une nouvelle réunion du Comité Exécutif du Conseil National de Sécurité.

 

LE JOUR PENDANT LEQUEL LA TERRE CESSA DE TOURNER.

 

Conformément aux informations qui existaient au début de la réunion du Comité Exécutif, les bateaux russes continuaient de naviguer en direction de Cuba, sans changer de route. Certains étaient déjà près de la limite de 50 miles établie pour l'interception, si bien qu'ils devaient décider s'ils les arrêtaient ou non.

 

La réunion commença avec le rapport du Directeur de la CIA informant qu'il y avait de rapides progrès dans la construction des emplacements de missiles de moyenne portée, cependant, on n'avait pas détecté la mise en pratique de mesures intensives pour atteindre les niveaux supérieurs de dispositions de combat de la part des forces soviétiques et du Bloc.

 

Peu après 10 heures du matin, on fut informé que deux bateaux soviétiques, le « Gagarine » et le « Komiles » se trouvaient à quelques kilomètres de la limite. L'interception des deux se produirait, probablement, avant midi. Une information inquiétante de la Marine arriva ensuite : un sous-marin soviétique avait pris position entre les deux bateaux.

 

Nous laissons maintenant Robert Kennedy, un des participants à cette réunion, nous relater les minutes tendues qui suivirent : « Le moment pour lequel nous nous étions préparés était arrivé, le moment dont nous espérions qu'il n'arriverait jamais. Le danger et la préoccupation que nous ressentions tous planaient comme un nuage au-dessus de nous et, surtout, du Président (…)

 

« On avait envoyé un porte-avions appuyé par des hélicoptères avec des équipements anti-sous-marins. « L'Essex », porte-avions à propulsion nucléaire, devait donner l'ordre au sous-marin, au moyen du sonar, de faire surface et de s'identifier. S'il refusait, déclara McNamara, on lancerait des charges de profondeur de faible puissance jusqu'à ce qu'il en sorte.

 

« Je crois que ces quelques minutes furent celles qui causèrent la plus grande préoccupation au Président. Le monde était-il au bord d'un holocauste ? Etait-ce notre faute ? Nous étions-nous trompés ? Aurions-nous dû faire autre chose, ou ne rien faire ? Il mit sa main sur son visage et s'en couvrit la bouche. Il ouvrit et ferma le poing. Il semblait avoir le visage maigre, affligé et les yeux presque gris. Nous nous regardions fixement autour de la table (...) Les voix continuaient à bourdonner mais il me semble que je n'ai rien entendu de ce qui s'est dit jusqu'à ce que j'entende la voix du Président : « N'y a-t-il aucune manière d'éviter notre premier choc avec un sous-marin russe... d'éviter ce genre de chose ? « Non, répondit McNamara, le danger est trop grand pour nos bateaux. Les commandants ont des instructions pour éviter les hostilités par tous les moyens possibles mais il faut être préparés à cela, et nous devons nous attendre à ce que cela arrive. »

 

« Le moment de la décision finale est arrivé (…) Je sentis que nous étions au bord d'un précipice, sans issue possible. Le moment, c'était maintenant, pas la semaine prochaine, pas demain, « pour tenir une autre réunion et décider » ; pas dans 8 heures, « pour pouvoir envoyer un autre message à Khroutchëv ». Non, rien de cela n'était encore possible. A mille miles de nous, sur la vaste surface de l'océan Atlantique, se prendraient les décisions finales dans les prochaines minutes. Le président Kennedy avait mis en marche le cours des événements, mais il ne pouvait plus les contrôler. Il devait attendre...nous devions attendre (…)

 

«Alors, une ordonnance amena une note à McCone : « Monsieur le Président, nous avons une première information qui semble indiquer que certains bateaux russes se sont arrêtés. »

 

« Ils se sont arrêtés ? Quels bateaux ? A-t-on vérifié l'exactitude de l'information ?(...)

L'information est exacte, Monsieur le Président. Six bateaux qui se dirigeaient vers Cuba se sont arrêtés au bord de la limite du blocus, ou ont fait demi-tour en direction de l'Union Soviétique. » (…) Peu de temps après, arriva l'information selon laquelle les 20 bateaux russes les plus proches de la limite s'étaient arrêtés et restaient immobiles ou avaient fait demi-tour.

 

« Bon, nous n'aurons à arrêter ni à intercepter aucun bateau. », dit le Président. (…)

 

« Ensuite, nous retournâmes aux détails. La réunion se prolongea. Mais tous, nous semblions avoir changé. Pour un instant, le monde s'était arrêté, maintenant, il recommençait à tourner. »

 

Plus tard, on sut que 16 bateaux soviétiques étaient arrêtés ou rentraient chez eux. La majeure partie de ceux qui continuaient leur route vers Cuba étaient des bateaux-citernes. Un d'entre eux, le « Bucarest », arriva à la limite pendant la journée, s'identifia à un des bateaux nord-américains et on le laissa passer comme pétrolier, dans lequel il était peu probable qu'on transporte des missiles ou aucune autre arme de celles qui étaient interdites par le blocus. Cependant, certains membres du Comité Exécutif soutinrent énergiquement qu'il convenait de l'inspecter pour que Khroutchëv n'aie pas de doutes sur la décision du Gouvernement des Etats-Unis. En définitive, le Président ajourna sa décision et donna l'ordre qu'il soit suivi par des bateaux de guerre étasuniens. A ce moment-là, il se dirigeait vers Cuba à une vitesse de 17 nœuds, c'est pourquoi il faudrait décider autre chose avant de se coucher.

 

Le président Kennedy reçut une lettre de Khroutchëv avec les remarques suivantes :

 

  • Vous ne décrétez pas une quarantaine mais vous lancez bien un ultimatum et une menace avec utilisation de la force. C'est une provocation.

  • L'OEA n'a pas autorité pour adopter de telles décisions, c'est pourquoi nous ne reconnaissons pas celle-ci.

  • Nous adhérons aux principes des lois internationales et nous observerons strictement les normes qui régulent la navigation en haute mer et dans les eaux internationales.

  • Les actions des Etats-Unis en ce qui concerne Cuba constituent un acte de banditisme clair.

Dans la réunion du Conseil de Sécurité de l'ONU, U Thant fit remarquer qu'il intervenait dans le conflit à la demande d'un groupe de gouvernements , c'est pourquoi il envoya un message avec le même texte à Kennedy et à Khroutchëv, en leur demandant de s'abstenir d'entreprendre des actions qui pourraient aggraver la situation et proposa la suspension volontaire, pour une période de 2 à 3 semaines, des envois d'armes et de la « quarantaine », pour que les parties se réunissent pour résoudre la Crise.

 

Dans cette même réunion du Conseil, le représentant nord-américain exigea du Soviétique qu'il donne une réponse directe à la question sur la présence à Cuba de missiles et de bombardiers soviétiques. Zorin, sans avoir l'autorisation nécessaire et probablement sans avoir de connaissance officielle et digne de fois de la question, se vit obligé d'esquiver la réponse directe,en disant qu'elle serait donnée au moment opportun. Alors, Stevenson fit un signe et on introduisit dans la salle les agrandissements des photos prises par les U-2, sur lesquels on voyait clairement les bombardiers et les positions de lancement qu'on construisait pour les missiles. L'effet fut dévastateur et l'incident constitua un échec total pour la diplomatie soviétique.

 

Malgré cela, le lendemain, les journaux d'URSS publièrent l'information suivante : « Valerian Zorin démasque les affirmations des fonctionnaires du Département d'Etat, sorties de quelque tas d'ordures, au sujet de ce qu'on appelle « l'installation de bases de missiles soviétiques à Cuba ». Et l'un des communiqués de l'Agence TASS annonçait : « Sur l'ordre de Stevenson furent exposés, dans la salle du Conseil de Sécurité, les faux fabriqués par la CIA. Après, le délégué nord-américain lut, comme un perroquet, les explications préparées par le renseignement étasunien. »

 

Dans la soirée, le commandant Fidel Castro rendit visite à un groupe aérospatial antiaérien soviétique stationné à l'est de la capitale cubaine. Là, il observa la vulnérabilité de ces unités devant une attaque d'avions à basse altitude car il possédait seulement pour se défendre une mitrailleuse antiaérienne de 2 canons (ZPU-2) de 14,5 mm. Immédiatement, il donna l'ordre que 50 batteries antiaériennes de réserve viennent apporter leur protection à ces groupes et aux installations de missiles de moyenne portée. De plus, on envoya une batterie de canons de 100 mm protéger le port de La Isabella, où se trouvait le navire « Alexandrovsk » avec les têtes de combat nucléaires pour les missiles de portée intermédiaire. Le poste de commandement de la division aérospatiale fut protégé par 2 pelotons de canons de 23 mm qui furent pris sur les bateaux marchands soviétiques.

 

Il faisait déjà nuit lorsque le Président décida de permettre au Bucarest de continuer son voyage vers Cuba sans être inspecté. Contre l'avis des militaires et de beaucoup de leurs conseillers, il voulut donner plus de temps à Khroutchëv.

 

Cette nuit-là, accomplissant les directives du Département d'Etat, Stevenson alla voir U Thant pour tenter d'obtenir que celui-ci en appelle à Khroutchëv pour qu'il garde les bateaux soviétiques hors de la zone de « quarantaine ». Le Birman devrait faire la proposition comme si c'était une initiative à lui dans le but d'éviter une confrontation qui pourrait se produire rapidement. Vers minuit, Stevenson contacta U Thant et celui-ci fut d'accord pour envoyer un message avec la proposition le lendemain à la première heure, en le faisant en son nom. Il soulignerait la nécessité qu'il maintienne ses bateaux loin, pour éviter une confrontation, parce qu'il pensait qu'il était possible que les Nord-américains soient prêts à discuter des modalités d'une négociation.

 

Jeudi 25 octobre.

Dans la matinée, le Secrétaire Général de l'ONU par Intérim, U Thant, reçut les réponses de Khroutchëv et de Kennedy à son message de la veille. Le dirigeant soviétique donna une réponse positive, acceptant la proposition de U Thant pour essayer de résoudre la Crise. Pour sa part, la réponse nord-américaine était ambiguë et ne contenait aucun engagement concret :

 

« Dans votre message et votre déclaration au Conseil de Sécurité, vous avez fait certaines démarches et vous avez invité à garantir des arrangements satisfaisants.

 

L'ambassadeur Stevenson est prêt à discuter rapidement ces arrangement avec Vous. Je peux vous assurer de notre désir d'arriver à une solution satisfaisante et pacifique de ce problème. »

 

Peu après, U Thant se tourna à nouveau vers Khroutchëv et Kennedy. Dans le but d'éviter un affrontement sur mer, il demanda à Khroutchëv de garder les navires soviétiques hors de la zone d'interception pour un temps limité qui permettrait la réalisation de conversations sur un possible accord pour résoudre la Crise. A Kennedy, il demandait que les forces étasuniennes dans les Caraïbes évitent un affrontement avec les bateaux soviétiques, dans le but de diminuer le risque de tout fâcheux incident.

 

Ce jour-là, le ministre des Relations Extérieures autrichien, Bruno Kreisky, suggéra que les bases cubaines soient retirées en échange du retrait des bases de Jupiter en Turquie.

 

A 10 h du matin, eut lieu la réunion du Comité Exécutif, dans laquelle fut approuvée définitivement l'autorisation nécessaire pour que le pétrolier « Bucarest » ne soit pas intercepté. McNamara recommanda de réaliser plusieurs vols à basse altitude qui ressembleraient à une attaque aérienne, avec lesquels on pourrait observer la marche de la construction des emplacements et qui contribueraient à masquer la possibilité d'une attaque ultérieure à basse altitude. Pour sa part, Rusk demanda à la CIA des informations au sujet de l'effet qu'avait produit à Cuba, le fait qu'une partie des bateaux soit retournée en URSS, et de la réaction des Cubains en général aux actions entreprises par les Etasuniens jusqu'à cette date : si les Cubains savaient quelque chose sur l'existence de missiles soviétiques dans leur pays, s'ils avaient écouté le discours du Président et comment était le moral sur l'Ile. Le Directeur de la CIA promit des réponses.

 

Ce jour-là, comme conséquence de la tension qui régnait toujours, la direction et l'état major du Groupement des Troupes Soviétiques (ATS) à Cuba passèrent au poste de commandement souterrain qui avait été mis en place dans les environs de La Havane et comptait avec tous les moyens nécessaires pour garantir la sécurité de la direction, ainsi que pour coopérer avec les formations militaires cubaines.

 

Au commandement de l'ATS aussi on reçut le télégramme suivant :

 

« Au camarade Pavlov : Etant donné que la Marine de Guerre des Etats-Unis bloque les accès à Cuba, nous prenons la décision de ne pas envoyer les Régiments Aérospatiaux 665 et 668. Vous ne devez pas décharger du bateau « Alexandrovsk » les têtes de combat pour les missiles R-14. Si elles sont déjà déchargées, organisez secrètement leur chargement sur « l'Alexandrovsk ». Préparez le bateau pour l'envoyer en Union Soviétique accompagné du « Almetievsk ». Signé : DIRECTEUR. »

 

ANGOISSE DANS LES PROFONDEURS.

 

Ces jours-là, la Brigade 69 de Sous-marins, qui comprenait les bateaux B-4, B-36, B-59 et B-130, se trouvait dans une situation extrêmement difficile. Depuis qu'ils s'approchaient des Bermudes pour occuper leurs positions de combat, la brigade s'était heurtée à une forte résistance de la part des moyens anti-sous-marins appartenant à la Marine de Guerre des Etats-Unis, qui avaient une supériorité numérique accablante. A la suite d'une poursuite tenace et prolongée, qui ne lui permit pas pendant des jours et des jours de faire surface pour recharger ses batteries et ventiler comme il se doit les compartiments, les bateaux B-36 et B-59 durent émerger et rester à la surface plusieurs heures, pendant que les batteries se rechargeaient, entourés de bateaux de guerre, d'hélicoptères et d'avions nord-américains. Le B-130 aussi fut poursuivi, au début mais ensuite, ses trois moteurs diesels furent mis hors service, c'est pourquoi il dut abandonner la campagne et être aidé par la Flotte du Nord.

 

Les sous-marins étaient du modèle 641 et il semblait qu'ils n'avaient pas été essayés totalement dans des conditions difficiles, car durant la traversée, se manifestèrent de sérieux défauts techniques, car ils n'étaient pas suffisamment aménagés pour effectuer une traversée aussi longue dans des conditions de températures de l'eau et de l'air aussi élevées, ainsi qu'en présence d'une salinité de la mer accrue.

 

En plus de la pression extérieure croissante exercée par les forces anti-sous-marines nord-américaines, la situation à l'intérieur des bateaux devenait extrêmement difficile. La température atteignait les 60-65°C dans les compartiments des moteurs diesels et électriques, ainsi que dans les compartiments des accumulateurs , tandis que dans les compartiments situés jusqu'au bout du navire, la température était d'environ 40-45 degrés, de sorte que le personnel s'évanouissait fréquemment lorsqu'il travaillait dans les compartiments où la température était la plus élevée. De plus, les réserves limitées d'eau ne permettaient pas de distribuer plus de 250 grammes par jour et par personne, et cela, dans des conditions de forte sudation et déshydratation, conduisit à ce que le personnel souffrit de fièvre milliaire (fièvre caractérisée par des éruptions de petites ampoules, semblables à de gros grains de millet) dans une forme suppurante particulièrement désagréable. Les hommes ne mangeaient presque pas, c'est pourquoi les pertes de poids atteignirent presque un tiers.

 

Un certain temps après le retour en URSS, les commandants des sous-marins participant à la campagne furent appelés à Moscou pour informer personnellement le ministre de la Défense. Mais Malinovski était malade et le maréchal Grechko, premier vice-ministre de la Défense de l'URSS, les écouta. Celui-ci exprima son désaccord (ou sa surprise) parce que les sous-marins n'étaient pas atomiques et se voyaient obligés de faire surface pour charger leurs batteries. Il ne comprenait pas pourquoi ils devaient le faire chaque nuit et n'écouta rien concernant les déficiences et des difficultés de la campagne. Il ne comprit qu'une chose , que les sous-marins avaient violé le caractère secret de l'opération. Dans les conclusions de la rencontre, le maréchal Grechko manifesta le sentiment que s'il avait été à la place des chefs des sous-marins, il aurait préféré périr et couler plutôt que faire surface... Ni plus ni moins !

 

(A suivre)

 

(traduction Françoise Lopez)