ESCLAVAGE:UN COLLOQUE MEMORIEL AU Quai Branly

Publié le par cubasifranceprovence

Du mercredi 9 au vendredi 11 mai, le musée du quai Branly accueille un colloque sur "l'archéologie de l'esclavage colonial" (dont Le Monde est partenaire). Vingt-sept chercheurs internationaux, venus de la Barbade, du Ghana, d'Afrique du Sud, de la Grande-Bretagne, du Brésil, de Cuba, de la Colombie, de l'île Maurice, du Sénégal, des Etats-Unis ou de la France ultramarine vont se succéder dans le Théâtre Claude Lévi-Strauss et exposer les résultats de leurs campagnes de fouilles.

Le colloque est organisé par l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), le comité pour l'histoire et la mémoire de l'esclavage, présidé par Françoise Vergès, le ministère de la culture et le Musée du quai Branly. Il coïncide avec la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition.

Longtemps, la connaissance historique de l'esclavage provenait pour l'essentiel des documents écrits par les maîtres. Ils reflétaient l'usage qui était fait de ces "biens" par le propriétaire. Point de vue précieux mais partiel et partial, évidemment.

Le développement de l'archéologie de l'esclavage dans les régions ultramarines a apporté un regard scientifique complémentaire. "Elle permet de documenterdes individus sur ce qu'ils sont, sur leurs conditions de vie matérielles", explique Paul Salmona, directeur du développement culturel à l'Inrap et cheville ouvrière de ce colloque. L'archéologie funéraire permet ainsi d'en savoir plus sur leurs conditions sanitaires.

Pendant trois jours, les intervenants vont présenter leurs travaux, effectués sur les deux rives : c'est un autre intérêt de ce colloque. "La question sera abordée de manière transatlantique, en confrontant les données recueillies de part et d'autre", explique Paul Salmona. Des archéologues vont ainsi expliquer les conséquences de cette saignée sur le continent africain.

Le colloque sera également l'occasion de comparer la perception de cette mémoire douloureuse d'un pays à l'autre. La France est en retard. "On ne peut pas direque l'esclavage soit omniprésent dans notre roman national", constate Paul Salmona. Une litote.

Longtemps, le pays s'est réfugié derrière une formidable hypocrisie. Sur le territoire métropolitain, l'esclavage n'est-il pas aboli depuis le 3 juillet 1315 et un édit de Louis X le Hutin ? Ce qui s'est passé dans les quatre vieilles colonies (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion) était frappé d'un statut d'externalité, d'extraterritorialité bien commode. C'était ailleurs.

Même les révolutionnaires qui se piquaient d'universalisme les avaient oubliés, ces "nègres" qui, à des milliers de kilomètres de Paris, vivaient sous le joug du Code noir. Ces émancipateurs déclarèrent tous les hommes libres et égaux en droit dès 1789, mais n'abolirent l'esclavage que cinq ans plus tard, en 1794, alertés, harcelés par quelques grands esprits comme l'abbé Grégoire.

Après le rétablissement de la traite par Napoléon, en 1802, les anti-esclavagistes durent affronter la même indifférence kilométrique. Une fois l'abolition définitive proclamée, en 1848, la mémoire de l'esclavage est restée, pendant un siècle et demi, confinée à ses lieux bien lointains, presque étrangers.

Rien de tel aux Etats-Unis ou au Brésil, par exemple. Les lieux d'esclavage se situaient au coeur du territoire et non à sa périphérie. Impossible de les occulter par convenance. Les recherches archéologiques que présenteront, entre autres, Tania Andrade Lima, à Rio, ou Michael Blakey, à New York, se font au centre des villes, au pied des buildings. Des cimetières d'esclaves, datant de la fin du XVIe siècle et du XVIIe siècle, ont été retrouvés sous les immeubles de Manhattan. A Philadelphie, dans ce qui fut la première "Maison Blanche", après l'Indépendance, une partie du site est consacrée à la mémoire de l'esclavage. On y rappelle que George Washington possédait lui-même des esclaves.

La France est-elle prête à son tour à assumer cette part d'histoire ? "C'est une question relativement nouvelle qui émerge ", estime Paul Salmona. Une matière hautement fissible. "Le problème des archéologues n'est pas la culpabilité ou la repentance. Notre travail est d'apporterune connaissance scientifique. Ce que le corps socialen fait est une autre histoire."

Benoît Hopquin