FEMMES DIRIGEANTES:ON EST LOIN DU COMPTE

Publié le par cubasifranceprovence

Anneris Ivette Leyva

« ON ne naît pas femmes : on le devient », écrivait Simone de Beauvoir en 1949. Depuis cet avertissement, peu connu ou mal interprété, nous avons appris certaines choses… sans réellement les comprendre.

Combien de femmes ne ressentent-elles pas le poids du jugement conservateur qui les disqualifie en tant que « bonne mère » ou « bonne épouse » parce qu’elles partagent équitablement ces rôles avec des fonctions professionnelles?

Combien n’expliquent-elles pas le fait qu’elles peuvent assumer des postes de haute responsabilité et de visibilité sociale parce que « chez elles, on les comprend et on les aide », comme s’il s’agissait d’une grande faveur ?

Le paradigme de femme n’a pas beaucoup évolué depuis que la philosophe française Simone de Beauvoir écrivait le Second sexe (qui dénonçait dès le titre la position subalterne des femmes). À l’époque, ses contemporaines apprenaient que le sens de la vie se résumait à « être une bonne mère » et une « meilleure épouse », à être une fée du logis et à satisfaire les objets du désir obscurs ou clairs de son entourage, et qu’importait si c’était au détriment de ses propres désirs.

63 années ont passé depuis ce succès littéraire. Et pourtant, la société a encore du mal à surmonter la tradition et à faciliter l’accès de la femme à des postes de responsabilité supérieure – même dans les secteurs qui comptent une majorité de personnel qualifié féminin.

Ces responsabilités demandent en général plus de temps et de travail, si bien que certains, considérant que la femme est mariée et qu’elle a des enfants, ne lui offrent même pas le bénéfice du choix. Ainsi, face à la possibilité de choisir, certaines femmes s’autolimitent par crainte de ne pas pouvoir assumer leur devoir suprême de mère au foyer, un devoir qu’elles ont intériorisé depuis toujours.

À PROPOS DE LA PRÉDESTINATION

La campagne d’alphabétisation, il y a plus d’un demi-siècle, a été le point de départ de l’émancipation culturelle à Cuba, ce qui à permis l’accès de toute la population à tous les niveaux de l’enseignement. La volonté de la Révolution d’intégrer les « mères au foyers » à la vie économique a fait que les Cubaines et les Cubains ont appris (mais non assimilé) que la distribution sociale du travail, plus qu’une prédestination fatidique, est un incroyable mécanisme de reproduction du pouvoir – en l’occurrence patriarcal – des uns au dépens des autres, incompatible avec une société où prédomine un projet libérateur et équitable.

Une des innombrables expressions des préjugés latents, c’est que, jusqu’au mois de septembre 2011, huit ans après la signature du Décret-Loi 234 de 2003 sur la maternité de la salariée, qui a donné aux hommes la possibilité d’avoir accès à un congé de paternité une fois terminée la période d’allaitement maternel exclusif – et ainsi permettre à la femme, qui aurait de meilleures perspectives de développement professionnel ou économique, de réintégrer son travail –, seuls 96 pères ont opté pour cette formule. Et de plus, nombre d’entre eux ont dû s’y résoudre car ils n’avaient pas d’autre choix (décès ou maladie de la mère), selon un article publié dans ce journal le 27 janvier dernier, basé sur des données du ministère du Travail et de la Sécurité sociale.

Il est paradoxal qu’une législation aussi favorable, comparée à d’autres dans le monde, concernant la protection de la maternité de la femme et sa condition de salariée, soit négligée de la sorte. Par ailleurs, les spécialistes de la question et les autorités de l’État reconnaissent que ces processus de rupture des schémas ne peuvent pas être laissées à la seule spontanéité.

À l’inertie culturelle qui nous relègue au plan de « sexe faible », il faut opposer la détermination de changer les choses pour être différentes, en finir avec les culpabilités qui nous enchaînent à un idéal de femme où la frustration se justifie parce qu’on existe d’abord pour les autres, et ensuite pour soi-même, et nous concentrer sur notre autonomisation. 

Il est significatif que bien que les femmes constituent 66% de la main-d’œuvre technique et professionnelle aux niveaux moyen et supérieur, le nombre des femmes qui exercent un réel pouvoir de décision sur les ressources humaines, économiques et financières ne dépasse pas les 40%, selon des données de la fin 2011.

Dans des organismes comme l’INDER (Institut national du Sport, de l’Éducation physique et des loisirs), les ministères de l’Industrie sidéro-mécanique, des Communications et de l’Agriculture, les femmes à des postes de direction n’atteignent pas les 15%. Dans le tourisme, elles arrivent à 9%, et selon des données du Bureau national des Statistiques et de l’Information (ONEI), en 2008, elles n’occupaient environ que la moitié des postes de direction dans les activités économiques de commerce, d’hôtellerie et de restauration.

Parallèlement, à la suite de stratégies récentes mises en œuvre par le gouvernement, 50 et 70% des postes de direction sont assumés par des femmes dans sept organismes de l’État : le ministère du travail et de la Sécurité sociale, le Tribunal suprême populaire, le Ministère public et la Cour des comptes de la République, la Banque centrale de Cuba, les ministères de l’Éducation et celui des Finances et des Prix.

Il ne fait pas de doute que comparativement à certains indicateurs des années précédentes, on observe une certaine progression de l’accès des femmes à des postes qui étaient auparavant l’apanage des hommes, mais il ne fait pas de doute que sur ce terrain on est loin du compte.

Selon d’autres informations de l’ONEI publiées dans le rapport Femmes cubaines, statistiques et réalités, à la fin 2008, les diplômées en Éducation supérieure en Sciences médicales représentaient 81,4%, et parmi le nombre de médecins en exercice, elles sont la majorité avec 58%. Cependant, il est rare qu’elles soient à la direction de grands centres de recherche ou d’hôpitaux.

Historiquement, selon la source citée, le pourcentage de femmes diplômées en Sciences économiques a été supérieur à celui des hommes, et pourtant il n’est pas fréquent de les trouver à la tête d’entreprises ou d’unités budgétées. Combien d’entre nous, en nous rendant dans ces entités, n’avons-nous pas demandé l’administrateur ou le directeur, en imaginant a priori trouver un homme derrière le bureau ?

Derrière les femmes ministres, vice-ministres, responsables de départements et directrices qui manquent pour combler ces brèches de pouvoir, se trouvent celles auxquelles on n’a jamais pensé alors qu’elles le méritaient, mais aussi celles qui ont devancé une réponse négative ou qui ont anticipé la démission parce que la ménagère qui les habite a pris le pas sur la dirigeante.

Personne ne prétend nier les responsabilités familiales, mais celles-ci nous concernent tous, et même s’il est vrai que celui qui assume des engagements publics importants doit généralement demander de l’aide à l’autre dans la vie privé, le genre ne nous prédestine pas invariablement à assumer l’un ou l’autre des rôles.

VOLONTÉ POLITIQUE ET ATTITUDE FÉMININE

Comme nous l’avons indiqué plus haut, la bataille contre « les vérités » préétablies ne peut pas être un acte spontané. L’autonomisation des femmes doit être comprise comme une stratégie en direction des hommes qui souvent l’annulent toute disposition par des raisonnements machistes – parfois même sous couvert de bonnes intentions –, et en direction des femmes, qui, filles de leur temps et de leur culture, et bien que victimes, n’échappent pas à la « logique » patriarcale.

Par ailleurs, il ne s’agit pas d’attribuer le poste à une femme pour le genre en soi, ou pour respecter une « directive politique » sans tenir compte de ses compétences. Avant toutes choses, les femmes doivent posséder les qualités exigées pour telle ou telle responsabilité, car cela ne ferait pas avancer leur cause si elles étaient considérées comme incapables d’assumer une responsabilité pour laquelle elles n’auraient pas été correctement évaluées. Mais bien sûr, après trois décennies de relégation à cause de leur condition de femmes, il est indispensable de mettre en œuvre une volonté explicite, intentionnée, au-delà de la subjectivité, de rechercher parmi les femmes celle qui sera capable d’assumer une fonction, et on en trouvera de nombreuses.

Dans son rapport lors du 6e Congrès du Parti, le général d’armée Raul Castro a identifié cette question comme un défi pour le perfectionnement du socialisme à Cuba, décisif pour l’avenir. Avec une autocritique sans demies teintes qui concernait également le manque de promotion de jeunes, de la population noire et métisse, il affirmait : « nous n’avons pas été conséquents avec les innombrables orientations que dès les premiers jours du triomphe révolutionnaire et tout le long des années Fidel nous a enseignées, parce qu’en outre, la solution de cette disproportion a fait partie des accords adoptés par le très important Premier Congrès du Parti et les quatre qui lui ont succédé, et nous n’avons pas assuré leur accomplissement.

Et si la volonté politique existe, les femmes doivent affirmer leur position, car il est injuste que plus d’un siècle après la déclaration du 8 mars comme Journée internationale de la femme en hommage aux luttes revendicatives de genre, pour beaucoup d’entre elles, cette journée se résume au mince privilège de recevoir une fleur avec cette même main qui leur sert à exécuter des tâches assignées, rarement de direction, ou celle avec laquelle elle dresse la table et la débarrasse le couvert après le repas.